Le baptême, tradition anachronique

Article paru dans “Le P’tit Torê” de novembre 2007

Dans la bouche de ses défenseurs, le baptême est une pratique respectable. Plus qu’une fête folklorique, il est l’occasion de s’intégrer au milieu universitaire, de faire connaissance avec des étudiants plus âgés, d’apprendre l’humilité, … Mais derrière ce discours se cachent certaines valeurs, certaines coutumes sur lesquelles il est intéressant de s’interroger.

Cette tradition est issue d’un temps où l’enseignement était réservé aux classes privilégiées de la population, où les logiques autoritaires, patriarcales et corporatistes prédominaient. Dans ce contexte, intégrer l’université signifiait rejoindre la haute société. On peut donc imaginer le baptême comme une initiation destinée à inculquer aux « bleus » les valeurs dominantes tout en les intégrant dans une caste très fermée, et cela au prix d’épreuves testant leur conformité aux normes de l’élite. Pour certains universitaires, se faire baptiser était alors une des nombreuses façons de manifester sa supériorité sur le commun des mortels, son appartenance à un groupe social favorisé.

Mais depuis lors, nous avons changé d’époque. L’enseignement supérieur s’est démocratisé, ou du moins quelques efforts ont été faits pour améliorer l’accès aux études. Les structures autoritaires ont été critiquées et pour partie amendées. Bref, le corporatisme et l’élitisme ont été décriés, et les étudiants sont loin d’y être étrangers. Au contraire, ils ont été des acteurs importants de cette évolution sociale. Pourtant, les traditions de cette époque que l’on pensait révolue persistent, pour des raisons difficiles à établir.

Le baptême aurait-il lui-même évolué avec les années ? D’une certaine manière, peut-être. L’aspect festif et surtout éthylique semble aujourd’hui primer sur le côté initiatique. De plus, le phénomène concerne de moins en moins d’étudiants. Bref, on pourrait donc croire que le rituel a perdu sa signification originelle pour se muer en simple beuverie à tendance sado-maso. Si c’était réellement le cas, il n’y aurait rien à en dire. Après tout, chacun s’amuse comme il le veut, et celui qui considère le « gueule-en-terre » comme un moment d’intense fraternité doit être libre de le pratiquer…

Ce serait toutefois oublier qu’il subsiste un fond traditionnel à tout cela, et qu’il reste marqué par les valeurs que l’on pensait avoir enterrées il y a une quarantaine d’années. En effet, la base du baptême consiste toujours à s’incliner (parfois littéralement) devant l’autorité des aînés, à se soumettre à des règles arbitraires et humiliantes sans broncher. Par ailleurs, les chants entonnés lors des bleusailles montrent également à quel point cette tradition n’a rien perdu de ses fondements élitistes et même machistes (je vous épargne les citations).

On pourrait répondre que les participants se fichent de tout cela, que ce folklore n’est pas pris au sérieux et n’est qu’un simple prétexte pour s’amuser. L’article proposé dans ces pages le mois dernier semble pourtant nous prouver le contraire. Il semblerait que le baptême s’accompagne encore dans certains cas d’une adhésion aux « valeurs traditionnelles ». Aujourd’hui, on trouve toujours des personnes défendant sérieusement l’idée qu’un étudiant doit faire l’apprentissage de la « modestie » et du respect de l’autorité afin de « s’intégrer » dans « une certaine élite ». Quelle tristesse…

De quelle intégration nous parle t-on ? Commencer des études supérieures aujourd’hui ne demande aucune initiation particulière. Dire le contraire, c’est revenir sur toutes les avancées durement obtenues pour faire démocratiser la société et l’université ces dernières décennies, et c’est instaurer de fait une ségrégation entre les étudiants. Cette vision est clairement indéfendable, y compris pour les promoteurs du baptême qui voient simplement ce dernier comme un moyen d’intégration parmi d’autres. Mais un événement qui valorise la soumission et l’affirmation de valeurs paternalistes saurait-il être considéré comme un moyen d’intégration dans une université moderne, où la réflexion critique et l’ouverture d’esprit sont des principes incontournables ? Il y a là une incompatibilité, un anachronisme évident qui devraient faire réfléchir tous ceux qui hésitent à tenter cette expérience.

Le baptême porte les oripeaux idéologiques de l’époque qui l’a vu naître et perpétue des valeurs que l’on aimerait disparues. Pour ces raisons, sa présence sur nos campus en tant qu’institution dépassant le cadre festif est indésirable pour tous ceux qui sont davantage attachés à l’idée d’une université ouverte qu’à de quelconques traditions.

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