Les masters se dégonflent, les étudiants trinquent

L’année dernière, les universités francophones de Belgique inauguraient leurs nouveaux programmes de deuxième cycle, désormais appelés masters. Trois ans après l’ouverture des programmes de bachelier, il s’agissait d’une nouvelle étape visant l’intégration de l’enseignement supérieur dans l’espace européen. Profitant de cette occasion, l’ULB, l’UCL et l’ULg ont chacune ouvert un maximum de masters et ont fait un grand battage médiatique autour de cet événement. Après un an, le soufflé retombe : plusieurs masters sont menacés, quand d’autres voient leurs programmes revus à la baisse. À qui profite le crime ?

On se doutait un peu : les cent soixante masters ouverts par l’ULg l’an dernier (dont plusieurs dans des branches totalement nouvelles) ne survivront pas tous. Pas de données précises pour l’instant, mais les échos des conseils facultaires laissent penser que l’offre annoncée en fanfare l’an dernier ne tiendra pas toutes ses promesses. Ainsi, on sait déjà que le master en sciences et technologies de l’information et de la communication ne sera plus organisé l’an prochain. Par ailleurs, le master en sociologie verra son ambition théorique diminuée, particulièrement en deuxième année. À terme, ces deux cas ne seront probablement pas isolés, vu que de nombreux programmes de 2e cycle ont attiré trop peu d’étudiants que pour justifier leur maintien aux yeux des autorités académiques.

Pour bien comprendre ce qui précède, il faut rappeler que les universités sont financées selon un système d’enveloppe fermée : un budget fixe est alloué annuellement à l’enseignement universitaire. Celui-ci est réparti entre les neuf établissements proportionnellement à leur poids en nombre d’étudiants rapporté au nombre total d’étudiants universitaires en Communauté Française [1]. Par conséquent, selon un raisonnement purement budgétaire, ouvrir une nouvelle section n’est rentable que dans la mesure où celle-ci attire un nombre d’étudiants suffisant par rapport aux coûts qu’elle engendre. Toujours selon ce point de vue, il est préférable d’organiser des grosses sections fourre-tout avec un programme de cours fixe plutôt que des multitudes de sous-sections comprenant des cours différents. C’est d’ailleurs la logique qui est à l’œuvre pour les programmes de bacheliers [2].

Du coup, pourquoi avoir ouvert autant de masters l’an dernier ? Nos universités auraient-elles brutalement décidé de faire fi des contraintes de financement au profit de la richesse de leur offre de formation ? Les fermetures qui s’annoncent sont-elles la simple sanction budgétaire de ce zèle soudain ? Non bien sûr. Car le système de l’enveloppe fermée a un autre effet : il incite à la concurrence. Pour voir augmenter ses ressources, une université doit faire progresser sa « part de marché », c’est-à-dire séduire plus d’étudiants primo-arrivants que les autres universités ou attirer des étudiants issus d’autres établissements d’enseignement supérieur (l’idéal étant de débaucher dans les autres universités).

L’année dernière était donc un moment crucial : pour chaque université, l’enjeu était de proposer l’offre de masters la plus complète possible pour conserver «leurs» étudiants de bachelier fraîchement diplômés, mais aussi pour attirer ceux issus des hautes écoles locales souhaitant poursuivre leurs études par un master. Une université se laissant doubler par la concurrence à l’ouverture des masters prenait donc le risque de perdre des étudiants au profit des autres, et donc de voir son budget diminuer [3], ainsi que son influence, son poids et son classement dans les sacro-saints rankings.

Mais qu’en est-il alors de l’objectif de rationalisation de l’organisation universitaire promu par tant de recteurs ? Bernard Rentier n’a t-il pas déclaré que « l’on ne peut faire tout partout », et que l’heure des choix devrait tôt ou tard arriver ? Car si le système de financement public met les universités de Communauté Française en concurrence interne, le processus d’harmonisation de Bologne les met en concurrence avec toutes leurs consœurs d’Europe. Pour pouvoir évoluer dans ce contexte, elles sont supposées renoncer bientôt à l’idée d’organiser toutes les filières d’études afin de ne garder que ce qui fait leur spécificité. C’est bel et bien l’ambition qu’affichent les recteurs, et qui est déjà partiellement réalisée en ce qui concerne la formation doctorale.

Dans ces conditions, proposer une offre de master pléthorique dans chaque université peut paraître complètement paradoxal. En réalité, c’est parfaitement cohérent avec le contexte. La future répartition des domaines de recherche et des filières d’études est loin de faire consensus : ce sera sans doute l’objet d’une négociation douloureuse entre les universités, dont l’ouverture des masters constituait en quelque sorte la première phase. Chaque institution s’est livrée à une démonstration de force afin d’aborder cette négociation dans les meilleures conditions possibles. D’une part, il fallait tenter sa chance sur un nombre maximal de tableaux, quitte à abandonner certaines sections dépeuplées en cours de route. D’autre part, il s’agissait d’avoir de quoi faire des concessions aux autres universités lors du grand partage.

Pour les étudiants, les conséquences de cette compétition sont négatives en tous points. Certains apprennent aujourd’hui que le master auquel ils se destinaient ne sera finalement pas organisé dans leur université, ou verra son programme considérablement restreint. D’autres apprendront demain qu’ils doivent se diriger vers un autre établissement pour terminer leurs études dans la branche de leur choix, avec tous les frais que cela engendre. En fin de compte, ils seront perdants dans cette opération, qui n’est qu’une des péripéties de la mise en concurrence des universités. De quoi faire réfléchir sur les vertus de l’économie de marché appliquée à l’enseignement…


[1] Par exemple, l’ULg comptant 15 000 étudiants sur un total de 68 000 étudiants universitaires en CF recevra 15/68ème de l’enveloppe fermée, soit environ 22% (exemple théorique).

[2] Ainsi, à l’ULg, l’ensemble des premières années de bacheliers scientifiques partageront un même tronc commun dès la rentrée prochaine.

[3] Ce raisonnement est en fait biaisé : si l’offre de cours est sans doute déterminante dans le choix d’une université, le facteur distance est prédominant pour de nombreux étudiants qui ne peuvent se permettre d’aller étudier loin de chez eux. Si ces étudiants ne peuvent suivre le master de leur choix dans l’université la plus proche, ils se rabattront sans doute sur un autre master disponible dans ladite université ou abandonneront leurs études. Mais, comme on l’a déjà constaté plusieurs fois, les responsables académiques sont assez peu conscients de cette réalité – par ailleurs tragique et injuste – et se bornent à considérer les étudiants comme une classe aisée. On ne sait pas trop si c’est la nostalgie du passé ou une forme de pensée désirée qui les conduit à commettre cette erreur…

Publié dans Université. Mots-clefs : , , . 5 Commentaires »

5 réponses vers «Les masters se dégonflent, les étudiants trinquent»

  1. Patrick Dit:

    Thomas, à quels autres masters penses-tu précisément, au-delà de celui en STIC et en sociologie?

  2. thlllll Dit:

    On n’a pas d’info plus précise pour le moment : socio et STIC sont les seuls exemples que j’ai en ce moment. Attendons la publication des programmes 08/09…

  3. Patrick Dit:

    Okay. Et ailleurs, les masters se dégonflent?

    Cela dit, si tu m’y autorises, j’aimerais reproduire cet article sur mon blog, une fois n’est pas coutume je le trouve intéressant (haha) et les étudiants de communication en penseront sans doute tout autant, puisqu’on reconnaît là (à peu de choses près: la pratique de l’édition n’a pas disparu avec le master en STIC: elle a été au contraire développée et intégrée à une maîtrise en Métiers du livre & médiation culturelle; le département entend affirmer par là, c’est vrai, sa spécificité par rapport aux autres universités) un partie de la réalité que connaissent en ce moment certains étudiants en communication — dont je fais partie.

    @toute,

  4. thlllll Dit:

    Oui si tu veux (du moment que tu mets un p’tit lien vers ce post). Ça méritera seulement d’être actualisé quand on aura plus d’infos, notamment venant des autres unifs, comme tu en poses la question.

  5. Gilles Dit:

    L’éducation et la connaissance dans les rouages du capital, Bologne c’est cela aussi:

    http://www.lafeuilleduweb.info/article-19691884.html

    A l’ULB, on va rationaliser “sec”, le recteur évoque implicitement jusqu’à la suppression de la moitié des cours.
    C’est quand qu’on se bouge?


Laisser un commentaire