1968 – 2008 : de la contestation à la participation

Article à paraître dans le P’tit Torê d’octobre 2008

En octobre 1968, à Liège, nos lointains prédécesseurs manifestent bruyamment contre l’autoritarisme de l’institution universitaire, incarné par le recteur Dubuisson. Ils réclament une université démocratique où les étudiants ont droit à la parole. Depuis, quarante ans ont passé. La participation étudiante au sein de l’institution est reconnue, les manifestations font moins de bruit et un soixante-huitard s’est emparé de l’hermine rectorale. Les étudiants auraient-ils gagné ?

« Nous voulons une université démocratique dans une société démocratique, une université démocratique dans son accès, sa démarche, son contenu, sa gestion » lançait Guy Quaden, alors leader du mouvement liégeois. La revendication n’a pas quitté les discours étudiants depuis. Il ne s’agit pas de passéisme : en matière de démocratie à l’université, on reste loin du compte. L’accès aux études est toujours entravé notamment par des coûts prohibitifs. L’iniquité et l’arbitraire continue à imprégner la relation pédagogique entre prof et étudiant. L’influence directe ou indirecte du marché sur l’enseignement et la recherche ne cesse de s’intensifier, restreignant d’autant la liberté académique. La revendication de 1968 a donc gardé toute sa pertinence.

Une victoire relative

Pour s’en convaincre, limitons-nous à un seul indicateur du degré de démocratie d’une institution d’enseignement supérieur : le caractère participatif de sa gestion. Pourquoi choisir cet aspect des choses, presque anecdotique comparé aux autres ? Parce que la représentation dans les plus hautes instances universitaires était l’une des exigences importantes des étudiants en 1968, et sans doute celle qui a produit les effets les plus tangibles. Les premiers représentants dans les conseils d’administration universitaires sont apparus à l’issue du mouvement. Depuis, la participation étudiante s’est réellement imposée. Les étudiants occupent désormais une proportion significative du tour de table dans les différents conseils de l’université, des élections étudiantes ont lieu chaque année, les organisations étudiantes sont reconnues et dotées de moyens conséquents. La concertation entre les autorités politiques et académiques et les étudiants est aujourd’hui un acquis à tous les niveaux de décision. Les revendications étudiantes se sont fait une place dans le velours des cabinets ministériels et sur les parquets du rectorat, d’où elles étaient auparavant bannies. Victoire !

La gestion de l’université est-elle devenue démocratique pour autant ? Dans les faits, on constate que tout cela reste très théorique. Ces sièges et ces concertations obtenus de haute lutte sont loin d’épuiser les aspirations démocratiques de nos ancêtres.

Tout d’abord, la participation étudiante, seule, n’assure en rien que nous soyons respectés et entendus. Ainsi, il n’est pas rare de voir les représentants étudiants renvoyés à leurs chères études, taxés d’inconséquence et de futilité par les autorités académiques. Leur présence au sein des organes décisionnels est tout juste tolérée par les recteurs, maudissant à l’unisson Françoise Dupuis (ministre de l’enseignement supérieur de 1999 à 2004) d’avoir fait voter ce satané décret donnant aux étudiants une représentation officielle.

D’autre part, le contexte a radicalement changé depuis 1968. Les lieux de décision ont migré vers des endroits dont les étudiants sont tenus à l’écart. La déclaration de Bologne en est un exemple parlant. Rédigé lors d’une conférence interministérielle, ce texte européen a vu le jour en 1999 en l’absence de toute concertation avec les étudiants. Il a pourtant donné le ton à de profondes réformes de l’enseignement supérieur dans toute l’Europe. Dans ces conditions, la participation étudiante est impuissante, du moins tant que le fameux « espace européen de l’enseignement supérieur » ressemble davantage à un marché qu’à un lieu démocratique.

La participation étudiante n’a donc pas eu la peau de l’autorité sourde que contestaient les étudiants en soixante-huit. Faut-il la jeter pour autant ?

Participation, piège à cons ?

À la rentrée académique 1991, les représentants étudiants de l’Université Catholique de Louvain annoncent qu’ils se retirent des organes de concertation. Ils ont alors l’impression d’être prisonnier d’une participation « de principe » paralysant leur action envers les étudiants. Ce sentiment a pu être partagé par d’autres, et pour cause : les grandes mobilisations semblent être moins fortes depuis que nous participons à la gestion des établissements.

Ce constat est à nuancer. Sous des formes multiples et avec des succès divers, la contestation étudiante n’a jamais vraiment cessé ces quarante dernières années. On peut citer notamment les nombreuses actions contre le numerus clausus, la fameuse « nuit des briques » ou les manifestations contre le décret « Bologne ». Parmi toutes ces actions, il faut surtout retenir le mouvement de 1995 qui a mobilisé des milliers de manifestants contre le projet de décret sur les hautes écoles. Les étudiants acculeront le ministre de l’époque, Michel Lebrun, à revoir sa copie, notamment en créant les tout premiers conseils étudiants.

Ceci prouve que participation et mobilisation ne sont pas antagonistes mais étroitement liées. La première a eu besoin de la seconde pour exister, et c’est en utilisant les deux outils que les étudiants peuvent s’imposer. On l’a vu, la participation seule ne nous garantit rien tant que les leviers institutionnels sont aux mains du corps académique. La participation n’est efficace que si elle se base sur un mouvement étudiant actif. Les exemples à l’appui de cette thèse ne manquent pas. En 2004, l’ULg augmente le minerval intermédiaire de 280 € à 430 €. Les représentants officiels négocieront avec le recteur d’alors, Willy Legros, et obtiendront un taux à 350 €. Dans le même temps, un collectif étudiant contre l’augmentation du minerval (CECAM) lance une pétition et organise une occupation du rectorat. À l’issue de ce mouvement, un accord intervient entre la Fédé, le CECAM et l’ULg : le minerval intermédiaire restera à 280 €. C’est toujours ce taux (indexé) qui est d’application à l’heure actuelle.

En devenant participatives, nos universités ne sont pas devenues totalement démocratiques. L’idéal de soixante-huit n’a donc pas été pleinement réalisé. Les étudiants doivent donc continuer à se mobiliser pour se faire entendre. Un slogan d’époque dit d’ailleurs « ce n’est qu’un début, continuons le combat ». Il est, lui aussi, toujours d’actualité.

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