Texte publié dans le P’tit Torê de décembre 2008
L’avenir de notre université est souvent évoqué ces temps-ci. Mais concrètement, où en sera t-on dans dix ans si cela tourne mal ? Imaginons un instant… N.B. : Toute ressemblance avec des événements présents ou passés n’est pas forcément fortuite.
19 septembre 2018
Bernard Rentier, 71 ans, prononce son quatorzième discours de rentrée académique. Son deuxième mandat, entamé en 2009, ne devait durer que cinq années. Le législateur a cependant jugé utile de le prolonger lors de chaque fusion d’établissements impliquant l’ULg. Question de stabilité, parait-il.
« L’Université de Liège est arrivée au terme d’un long processus de développement. Nous sommes désormais un concurrent sérieux sur le marché européen » déclare l’auguste recteur. « Depuis l’ouverture du bachelier en téléphonie mobile, l’offre de formation en premier cycle est désormais exhaustive. Nous pouvons envisager une nouvelle hausse sensible de notre part de marché. En matière de recherche, nos partenariats récents avec Areva et Monsanto laissent présager des résultats très fructueux qui n’échapperont pas à nos amis du Times » (rires dans la salle).
Le discours des représentants étudiants est beaucoup moins optimiste. « Nous ne pouvons que constater et déplorer que la démocratisation de l’enseignement supérieur est aujourd’hui une chimère ». Depuis la faillite d’Arcelor Mittal en 2011, la région connaît un taux de chômage record. Parallèlement, l’accès à l’université s’est considérablement durci : le minerval a été déplafonné et l’examen d’entrée s’est généralisé. Conséquence : la population étudiante en Communauté Française a diminué de 30 % en vingt ans.
9 octobre 2018
Le nouveau restaurant est inauguré en grande pompe. Ce vieux projet avait été abandonné par l’ULg par manque de financement public, et surtout faute d’investisseur extérieur intéressé. À l’époque, les études de marché ont montré que la restauration universitaire n’était plus rentable depuis l’implantation progressive des chaînes de fast-food au Sart-Tilman. Il fallut attendre le décret « lutte contre les maladies cardio-vasculaires » de 2014 pour trouver les fonds nécessaires à la construction de ce restaurant.
Dans le même temps, la reconversion de la cafétéria du B8 en maison étudiante touche à sa fin. Là aussi, le financement s’est avéré problématique. La Fédé a contracté un prêt à taux variable sur trente ans pour faire démarrer le projet. Afin de diminuer les coûts, les élus du conseil des étudiants ont dû réaliser les travaux eux-mêmes. Cet aboutissement soulage donc le président de la Fédé, qui déclare : « nous allons maintenant pouvoir nous consacrer aux choses sérieuses, notamment nous réinvestir au niveau communautaire ».
26 octobre 2018
La Confédération Étudiante Wallonie-Bruxelles (CÉWaB) publie une enquête sur le logement qui fait grand bruit. En quelques années, les loyers des kots ont augmenté de 150 %. C’est plus particulièrement le cas à Liège, où l’apparition précoce des opérateurs privés (dès 2008 ) a entraîné une hausse générale du prix des logements étudiants. Le ministre de l’enseignement supérieur répond que la souplesse de la législation en matière de jobs permet aux étudiants de faire face à ces augmentations sans problème, en travaillant plus.
5 décembre 2018
Comme chaque année, le Times sort son classement des meilleures universités du monde. L’Université de Liège n’y figure toujours pas, malgré des efforts constants en matière d’image. Le recteur publie sur son blog une note intitulée « Caramba ! Encore raté ! ». Il y détaille son ultime plan pour faire connaître les travaux de recherche liégeois à l’étranger, et ainsi figurer dans le classement. Désormais, chaque article publié par un chercheur de l’ULg devra faire l’objet d’une abstract vidéo de dix minutes, placé sur le site de partage en ligne YouTube.
En revanche, l’ULg est bien positionnée dans le classement édité par l’observatoire européen de l’enseignement supérieur. Malheureusement, le Times Higher Education Rankings’ Ranking a donné une très mauvaise cote à la méthodologie employée par cet observatoire. En effet, celle-ci tient compte du critère d’accessibilité aux études, considéré par les décideurs comme un indicateur peu pertinent.
6 février 2019
Suite à une évaluation externe, l’unité de recherche en sciences et gestion de l’écosystème voit son financement diminué de 10 %. En 2018, cette unité a entamé une étude sur l’impact écologique et sanitaire d’une éventuelle explosion de la centrale nucléaire de Tihange. Les experts extérieurs ont considéré que ce projet de recherche ressemblait de trop près à une thèse publiée dans les années 1980 par l’université de Kiev, et ont par conséquent préconisé d’en diminuer le financement. Areva nie toute pression dans cette affaire.
Une fois de plus, la Fédé dénonce le système de l’évaluation externe. Le recteur s’emporte : « cette décision a été prise en 2009, lors d’un conseil d’administration où les étudiants étaient représentés et ont pu s’exprimer. Le choix de cette politique ayant été posé en bonne en due forme, je ne peux accepter qu’il soit sans cesse remis en cause. » Il demande la démission des délégués étudiants au conseil d’administration. Ceux-ci refusent, et réclament une réforme du décret « participation étudiante » de 2003 afin de garantir leur droit à l’expression. Le ministre de l’enseignement supérieur se dit « ouvert ».
14 mars 2019
Lancé en 2010, le programme « e-learning » de la Communauté Française arrive dans sa dernière phase. Après les cours ex cathedra en vidéoconférence et en podcast et la généralisation du syllabus en PDF, on annonce la mise en place d’e-Erasmus, permettant un accès en ligne aux enseignements de toutes les universités européennes. Ces contenus seront disponibles moyennant l’achat du logiciel sous licence et le paiement d’un forfait destiné à couvrir les droits d’auteur (désormais applicables à toute production scientifique écrite ou parlée). Dans la foulée, les éditions de l’ULg annoncent qu’elles n’imprimeront désormais plus aucun syllabus papier.
5 avril 2019
La recrudescence des maladies respiratoires dans la région commence à inquiéter le corps médical, qui se dit inapte à faire face à la demande. Le ministre de l’enseignement supérieur déclare que les conditions d’accès aux études en médecine vont être rendues moins restrictives. En effet, depuis 2009, un examen d’entrée drastique recale en moyenne trois quarts des postulants aux études de médecine. La CÉWaB réclame « la suppression définitive de ce concours qui ne dit pas son nom ».
14 mai 2019
Le ministre de l’enseignement supérieur présent un avant-projet de décret concernant la gouvernance des universités. Ce texte abroge en grande partie le décret « participation étudiante » de 2003. Il supprime notamment tout seuil de représentation minimale des étudiants dans les organes de gestion des universités. Le ministre s’explique : « l’autonomie des universités est désormais la norme au niveau européen. Nous ne pouvons donc pas continuer à imposer de tels quotas. ». Les recteurs d’université se félicitent de cette décision, et annoncent un prochain « rééquilibrage » dans la composition des instances dirigeantes, notamment par une plus grande participation des milieux extérieurs.
Les réactions étudiantes ne se font pas attendre : les étudiants de l’UCL occupent les bâtiments du rectorat, tandis que ceux de l’ULB tiennent une assemblée générale qui marquera le début d’une grève. À l’ULg, la Fédé annonce la constitution prochaine d’une commission sur ce sujet.
28 juin 2019
Les délibérations se font dans un climat tendu. La session a été perturbée par un mouvement de mobilisation des étudiants sévèrement réprimé par les forces de l’ordre. Les leaders de la principale organisation étudiante sont placés en garde à vue, suite à la découverte de « matériel terroriste » dans leurs locaux (un mégaphone et un seau ayant servi à faire de la colle). La CÉWaB annonce la reprise des mobilisations à la rentrée.


24 janvier 2009 à 15:32
Si Orwell vivait toujours, il n’en dirait effectivement pas moins
Certaines dérives sont effectivement inquiétantes, notamment cette impression de privatisation rampante dans les missions de l’université (enseignement et surtout recherche).
Je dois toutefois t’avouer que si je rejoins tes craintes (et tes espoirs aussi: un soulèvement d’étudiants critiques en 2019, pourquoi pas bien avant ceci-dit), il me semble que la seule critique de la récupération de l’outil universitaire par les sociétés privées et partant, le marché passe (trop) souvent à côté d’une vision globale des problèmes de la jeunesse (étudiante et post-étudiante).
A mon sens, au delà des dimensions intrinsèques de la “machine unif”: 1) l’Enseignement (avec les question de l’accès, du coût des études mais aussi plus qualitativement de la pédagogie) et 2) la recherche (Pour qui, pourquoi, au service de qui, pour quelle société?) on oublie souvent une troisième dimension et non des moindres…celle de 3) L’insertion sociale et professionnelle des étudiants. Une fois dehors le monde de l’emploi apparaît comme un mur infranchissable. Loin de moi l’idée de minimiser les facteurs économiques, structurels expliquant ce bizutage de la jeunesse que sont le non emploi, l’emploi précaire (ou le déclassement des diplômes). Cela dit, je pense que l’université a aussi sa part de responsabilités. Et c’est ici qu’apparaît la question de la liaison des études avec la vie professionnelle, de partenariats publics-privés dans le cadre de stages, de mémoires, de spécialisations etc… Fausse bonne idée, sans doute! Mais idée tout de même (mais si je suis très critique quant à ces conséquences)!
Que propose le mouvement étudiant sur cette question? C’est une question que je me pose depuis pas mal de temps. J’entends beaucoup parler de campagne RESPACT sur le coût des études. Bonne initiative, certes! Mais qui laisse de côté “l’après études”: le but est-il de consolider un confort étudiant avant la jungle du marché de l’emploi?
Des idées alternatives au PPP seraient les bienvenues en matière de passage à la vie active, histoire d’éviter un avenir orwellien…